Jumpologie

Extraits du JUMP BOOK (1959) de Philippe Halsman, fondateur de la Jumpologie

Le masque

philippe-halsman-s-jump-book-56.gifOn nous enseigne depuis l’enfance à dissimuler nos pensées, à nous montrer polis avec les gens que l’on n’aime pas, à nous contrôler. « Souriez » ou  » Maitrisez vos émotions » sont les nouveaux mots d’ordre. Alors, quand nous regardons le visage d’une personne, nous ne savons pas ce qu’elle pense ni ce qu’elle éprouve. Nous ne savons même pas qui elle est. Tout le monde porte une armure. Tout le monde se cache derrière un masque.

Avec le saut, le modèle, par un déploiement subit d’énergie, dépasse la gravité. Il ne peut plus contrôler tout à le fois ses expressions, ses muscles faciaux et ses membres. Et le masque tombe. Le vrai soi devient visible. Il ne reste plus qu’à le saisir avec l’objectif.

Comment interpréter les sauts

Souvent, la photographie d’un saut ne se laisse pas interpréter immédiatement. Un examen plus approfondi est nécessaire pour que chaque élément du corps du sauteur – les bras, les jambes, la position du corps, l’expression du visage –  révèle des traits de caractère définis.

Les positions des bras

Même si nous n’avons jamais été dans un bazar du Moyent-Orient, nous devons envisager nos mains et nos bras comme des outils de communication. Par conséquent, une personne qui n’utilise pas ses mains et ses jambes quand elle saute est une personne qui ne communique pas. En règle générale, nous pouvons l’affirmer : une personne qui ne bouge pas les bras est une personne qui n’aime pas communiquer ou qui en est incapable. On l’appelle « introvertie ».
Certaines personnes ne peuvent pas faire des choses qui n’ont aucun but. Dans un saut, consciemment ou inconsciemment, elles se fixent un objectif et tentent de l’atteindre. Ce comportement dénote détermination et désir d’efficacité. Si l’objectif est élevé et difficile à atteindre, et si le sauteur s’efforce d’y parvenir en tirant le bras en hauteur, ce bras étiré et conquérant est la marque d’une grande ambition.
Je me souviens pourtant d’un cas où j’ai été réticent à appliquer cette règle. A l’Institute for Advanced Study de Princeton, J. Robert Oppenheimer a sauté pour moi, un bras étiré et la main pointant vers le plafond.
« Qu’avez-vous dans mon saut ? », m’a-t-il demandé.
La jumpologie donne une explication simple, mais j’étais perplexe. J’ai observé le bureau spartiate du professeur Oppenheimer, j’ai pensé à sa vie dédiée à la science et j’ai décidé que la règle n’était pas applicable. Il y avait peut-être une autre explication.
« Votre main pointait vers le haut, ai-je hasardé. Peut-être tentiez-vous de désigner une nouvelle direction, une visée nouvelle ? »
« Non, m’a répondu le physicien en rigolant, je voulais simplement réussir. »

Quand les deux bras sont étirés, les choses deviennent plus complexes. S’ils tentent ensemble d’atteindre le plafond, c’est encore un symptôme d’ambition, mais si un seul bras levé dénote un but unique et une ambition précise, deux bras levés révèlent une ambition moins spécifique, une envie d’aller de l’avant, une aspiration à progresser et à s’élever.
Quelquefois, les deux bras levés ne cherchent pas à atteindre un but. Le sauteur semble plutôt soutenir quelque chose. La signification de ce geste est simple : le sauteur essaie d’exprimer inconsciemment qu’il est un soutien (le seul soutien de sa famille ou de son entreprise, par exemple).
Il est intéressant d’observer que la majorité des capitaines d’industrie, en particulier ceux qui ont réussi difficilement, sautent ainsi, les bras levés.

De temps en temps, les bras se dressent comme pour attirer l’attention. Ils semblent dire : « Me voilà » ou « Regardez-moi! ». La main du sauteur peut même être pointée sur lui-même. Cette position des bras dénote un besoin d’attention et le souci d’impressionner ses semblables.

Quelques sauteurs ne lèvent pas les bras mais les étendent à l’horizontale, geste qui s’accompagne souvent d’une extension des jambes. Se faire aussi étroit et petit que possible est un signe de modestie, alors qu’étendre les bras et occuper le plus d’espace possible signifie que le sauteur a une haute estime de lui. Parfois, un sauteur non seulement étend ses bras à l’horizontale mais tend également ses muscles, comme s’il cherchait à impressionner par sa force. Le sens est immédiatement limpide : le sauteur s’imagine puissant.
Dans dautres cas, les bras à l’horizontale semblent tenter de préserver un équilibre au-dessus du vide. C’est le signe d’une certaine insécurité, d’une crainte de ne pas savoir se comporter dans une situation inédite, comme si la vie consistait à marcher sur une corde raide.

Croiser les bras sur sa poitrine évoque la posture favorite de Napoléon. Comme Napoléon, le modèle qui adopte cette position exprime le besoin d’être rassuré et un souci de dignité.
Certains modèles opèrent un balancement vigoureux des bras pour accompagner les jambes dans la propulsion du corps vers le haut. Cette mobilisation intégrale dénote une personnalité encline à s’engager totalement vers un objectif.

D’autres sauteurs s’identifient à tel point à leur profession que, dans leur saut, ils en adoptent la posture la plus caractéristiques. Dans ma sélection, le chanteur Robert Merrill feint de chanter en l’air, le chef d’orchestre Efrem Kurtz dirige un orchestre imaginaire et le présentateur Dick Clark interpelle ses fans.

Un jumpologue avisé observera aussi ce que le sauteur fait avec ses mains. S’il serre le poing, cela traduit un tempérament énergique, voire violent. a moins que ce ne soit un signe de nervosité, ce qui pourra être confirmé par l’observation du visage et de la position du corps du sauteur. Inversement, les mains ouvertes sont le signe d’un naturel plus calme et relâché. Mais aussi la marque d’un manque d’énergie ou  d’une apathie, surtout quand le diagnostic est confirmé par l’expression faciale du sauteur ou une hauteur insuffisante du saut.

Les positions des jambes

La position des jambe en plein saut peut fournir beaucoup d’informations sur le sauteur. Elle nous renseigne d’abord, évidemment, sur son énergie et son dynamisme, à condition qu’il prenne l’exercice au sérieux. Le jumpologue ne doit cependant pas tirer de conclusions hâtives. Il serait injuste de comparer l’énergie du saut d’un jeune athlète à celle d’un intellectuel octogénaire. Le saut du juge Learned Hand, né en 1872, ne bat aucun record, mais parait admirable à l’auteur, qui est convaincu que, s’il devait sauter à cet âge, il ne ferait que tomber de sa chaise roulante.
L’autre information importante est donnée par la manière dont le sauteur tient ses jambes. Nous allons d’abord considérer les sauteurs qui ne plient pas les genoux. Certains tiennent leurs jambes serrées, d’autres les écartent. Soulignons que le soldat en faction serre les jambes dans certains pays et les écartent dans d’autres. Dans ce dernier cas, l’homme parait plus massif, plus imposant, plus viril. C’est exactement la sensation que le sauteur écartent les jambes tente inconsciemment de communiquer.

Dès l’enfance, on apprends aux filles à garder les jambes serrées.  Par conséquent, une femme qui ignore cette règle quand elle saute souligne de manière inconsciente sa féminité. C’est souvent le signe d’un caractère passionné, et même indépendant et rebelle. Restons encore un moment avec le beau sexe. La fillette apprend à sauter très tôt. Elle le fait d’habitude en pliant les genoux, par exemple quand elle saute à la corde. Si une femme adulte saute avec les genoux pliés, comme une enfant, ce n’est pas une coïncidence. Cela montre qu’au moment du saut, elle redevient une jeune fille. Cette capacité à sentir et à agir par moments comme une fillette est une caractéristique de la femme enfant.

Pour revenir aux gens qui sautent les genoux pliés, l’auteur souhaite préciser que l’humanité sautante est répartie en deux catégories : les gens qui essaient de sauter aussi haut que possible et ceux à qui ce but est indifférent. Les premiers ont de l’ambition, de la volonté, et envie d’impressionner les autres. Les seconds soit ne prennent pas le saut au sérieux, soit n’ont pas d’ambition. Pour un homme de cette dernière catégorie, le fait de plier les genoux et de jeter les jambes en arrière dénote un goût du jeu et une disposition juvéniles.

Les sauteurs énergiques peuvent être répartis en deux grands groupes : les étirés et les accroupis. L’étiré visualise un objectif au-dessus de lui et essaie de l’atteindre. L’accroupi imagine un obstacle et tente de le franchir. L’étiré est ambitieux et déterminé à s’élever. L’accroupi a l’esprit de compétition et envisage la vie comme une série d’obstacles à surmonter.
Nous pouvons donc noter que, pour le sauteur indifférent, plier les genoux symbolise le jeu et la jeunesse, voire l’immaturité dans certains cas, alors que cette posture révèle un esprit combatif chez le sauteur énergique.
Enfin, il est intéressant de constater que l’humour se manifeste dans la position des jambes plutôt que dans la manière dont la personne utilise ses mains.

Corps, visages et petits détails

Les bras et les jambes ne sont pas les seuls à exprimer le caractère du sauteur. Souvent, le corps dans son entier, par sa posture, exprime des traits de caractère tels que la fierté, l’humilité, l’exubérance, etc. Le sauteur exprime aussi quelquefois non pas ce qu’il est, mais ce qu’il voudrait être. Avant d’interpréter un saut, le jumpologue doit s’assurer qu’il a sous les yeux la véritable image du sauteur et non l’image qu’il souhaite donner.

L’expression du visage est un élément très important. Le sauteur novice aborde le saut comme il aborderait n’importe quelle découverte. Il laisse voir ainsi comment il se comporte devant l’inconnu.

S’il saute en souriant, cela signifie qu’il a tendance à aimer la nouveauté. S’il saute avec intensité, les mâchoires serrées, nous pouvons déduire qu’il s’investit à fond dans ses nouvelles entreprises. Le visage du sauteur, mais aussi son corps et ses mains montrent s’il aborde les situations inédites tout en tension ou bien détendu.

Si le sauteur regarde l’objectif, nous déduisons que le public est très présent à son esprit. Quelques sauteurs cherchent en effet à connaître l’impression qu’ils donnent au jumpologue. Ceux qui regardent dans la direction donnée par le saut, préoccupés par un objectif imaginaire, sont des personnes totalement absorbées par leurs tâches et capables d’oublier qu’elles sont regardées et évaluées.
Mais nous sommes tous plus ou moins des acteurs. Le saut n’exprime pas toujours qui est le sauteur et dit plutôt parfois qui il voudrait être. Et la direction dans laquelle il regarde est peut-être celle du rôle qu’il endosse inconsciemment.

Enfin, il y a les sauteurs dont le regard semble tourné vers l’intérieur. Ils donnent l’impression d’écouter quelque chose en eux-mêmes. Ils sont accaparés par leurs émotions, ils ont une vie intérieure très développée.

Mais il n’y a pas que le corps et le visage  pour refléter le caractère : chaque petit détail fait sens. Par exemple, quand une femme enlève ses chaussures avant de sauter, elle le fait parce qu’elle craint qu’il n’arrive quelque chose, à elle ou à ses chaussures. Si le fait de garder ses chaussures n’implique pas que la sauteuse n’envisage jamais les conséquences de ses actes, les retirer est un signe certain de prévoyance et de prudence. Nous voyons donc que tout ce qui précède et suit le saut doit être observé et interprété, comme le saut lui-même.

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